Mark Carney retarde d’un an l’obligation de vente de véhicules électriques
OTTAWA — L’exigence fédérale de ventes de véhicules électriques ne sera pas mise en œuvre en 2026 comme prévu, a déclaré vendredi Mark Carney. Le premier ministre repousse ainsi d’au moins un an la mise en œuvre d’une politique qui aurait fixé des objectifs de vente minimums pour les véhicules électriques et hybrides rechargeables.
L’obligation de ventes de véhicules électriques instaurée par les libéraux sous l’ancien premier ministre Justin Trudeau aurait exigé que 20 % de tous les véhicules neufs vendus au Canada l’année prochaine soient électriques.
La norme, telle que rédigée, prévoit une augmentation constante chaque année jusqu’en 2035, moment à partir duquel tous les nouveaux véhicules légers vendus au Canada devront être entièrement électriques ou hybrides rechargeables.
Mais lors d’une conférence de presse à Mississauga, en Ontario, M. Carney a annoncé la suspension de l’obligation pour 2026 et le lancement d’un examen du programme de 60 jours afin de trouver «des flexibilités futures et des moyens de réduire les coûts».
Dans un document d’information remis aux journalistes, le gouvernement a déclaré que l’examen «envisagera des modifications possibles aux cibles annuelles de vente, y compris l’objectif de 2035, et explorera des possibilités de flexibilité supplémentaires».
M. Carney a indiqué que les constructeurs automobiles canadiens ont besoin de plus de liquidités face aux pressions exercées par la guerre commerciale en cours avec les États-Unis.
«Ils ont déjà bien assez à faire», a dit le premier ministre. Il ne s’est pas engagé à abroger complètement l’obligation, comme le recommandent les grands constructeurs automobiles.
«Nous profitons de cette occasion, dans le cadre d’une stratégie plus large de compétitivité climatique, pour examiner toutes nos mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les secteurs clés», a-t-il ajouté.
Les ventes de véhicules électriques au Canada ont atteint un sommet mensuel de 18 % l’an dernier, lorsque le gouvernement offrait des rabais aux consommateurs allant jusqu’à 5000 $.
Les ventes ont chuté après que le gouvernement a brusquement mis fin à ce programme de rabais populaire, son financement ayant été épuisé. Les données les plus récentes de Statistique Canada indiquent que les ventes de véhicules électriques ont représenté près de 8 % de toutes les ventes de véhicules neufs en juin.
Ottawa a promis de rétablir les rabais pour les véhicules électriques, mais n’a pas précisé quand, au grand dam des constructeurs automobiles. Ceux-ci affirment que le manque de clarté nuit aux ventes de véhicules électriques, les acheteurs attendant le retour des rabais.
La décision de suspendre l’obligation pour un an fait suite à des mois de lobbying de la part de l’industrie automobile et à la récente promesse des conservateurs fédéraux de cibler la politique sur les véhicules électriques dès la rentrée parlementaire ce mois-ci.
L’industrie soulagée
David Adams est président des Constructeurs mondiaux d’automobiles du Canada, qui représentent plusieurs constructeurs automobiles, dont Toyota, Honda et Hyundai. Il s’est dit favorable à la suspension, mais a ajouté que le Québec et la Colombie-Britannique, qui ont également des exigences de ventes de véhicules électriques, doivent suivre l’exemple d’Ottawa.
«Nos membres sont heureux que le gouvernement ait reconnu que l’adoption des véhicules électriques par les consommateurs n’est pas au niveau prévu par le gouvernement et l’industrie», a déclaré M. Adams à La Presse Canadienne.
«Il y a quelques années à peine, nous avions demandé au gouvernement d’adopter une approche de pause et d’examen afin de déterminer la demande latente pour ces véhicules, sans nécessairement prévoir d’incitatifs ni quoi que ce soit d’autre.»
En juillet, M. Carney a rencontré les dirigeants de Ford Canada, Stellantis Canada et GM Canada, qui ont déclaré au premier ministre que l’industrie était incapable d’atteindre les objectifs fixés par l’obligation relative aux véhicules électriques.
Le président de l’Association canadienne des constructeurs de véhicules, qui représente ces trois entreprises, a confié que la pause dans l’obligation relative aux véhicules électriques constituait une première étape importante, mais a néanmoins appelé à son abrogation.
«L’exigence quant aux VÉ impose des coûts insoutenables aux constructeurs automobiles, mettant en péril les emplois et les investissements canadiens dans ce secteur critique de l’économie», a prévenu Brian Kingston dans un communiqué de presse.
S’adressant à La Presse Canadienne, M. Kingston a déclaré que même le retour des rabais aux consommateurs pour les véhicules électriques ne suffirait pas à rendre l’obligation de vente durable.
«La seule façon d’atteindre les cibles arbitraires établies dans le mandat est d’introduire des incitatifs très forts pour les consommateurs. On constate une corrélation directe entre la demande de véhicules électriques et les incitatifs du marché», a souligné M. Kingston, ajoutant qu’Ottawa devrait investir au moins 1 milliard $ par an pour atteindre l’objectif de 20 % des ventes.
«Ce n’est pas une bonne politique publique et ce n’est pas viable d’un point de vue budgétaire.»
En 2024, les véhicules électriques ont atteint près de 15 % du total des véhicules neufs immatriculés au pays, mais cette proportion était concentrée dans deux provinces. La Colombie-Britannique et le Québec ont tous deux dépassé la barre des 20 % – le Québec a atteint 31 % – et ont représenté près de trois nouveaux véhicules électriques immatriculés sur quatre au pays.
Aucune autre province n’a même atteint 10 %.
Les droits de douane sur les véhicules chinois dans la balance
Vendredi, M. Carney a promis de nouvelles options pour offrir des véhicules électriques plus abordables aux Canadiens. Il ne s’est pas engagé à abroger les droits de douane de 100 % imposés par le Canada sur les véhicules électriques chinois moins chers, une mesure qui sera révisée d’ici la fin du mois.
En août, la Chine a imposé des droits de douane sur le canola canadien, largement perçus comme des représailles aux droits sur les véhicules électriques instaurés par le Canada l’année dernière, en étroite collaboration avec les États-Unis.
Le PDG de l’Association canadienne des constructeurs d’automobiles a averti que leur abrogation porterait préjudice à l’industrie automobile nationale en la plaçant sur le même terrain que les véhicules électriques chinois fortement subventionnés.
S’adressant aux journalistes sur la colline du Parlement, à Ottawa, le chef conservateur, Pierre Poilievre, a déclaré qu’il ne lèverait pas les droits de douane sur les véhicules électriques chinois pour soutenir le secteur du canola.
«La Chine veut que ces véhicules électriques soient des opérations de surveillance itinérantes dans nos rues, et Dieu nous préserve qu’il y ait un conflit dans dix ans et que des millions de ces véhicules surveillent notre population dans nos rues», a argué M. Poilievre.
Des engagements peu verts qui font voir rouge
Mark Carney a également été pressé par les journalistes de parler de son engagement global en matière de changement climatique, compte tenu des récents changements de politique qui ont éloigné le gouvernement de toute action climatique agressive.
Il a déclaré que «la lutte contre le changement climatique est une obligation morale», ajoutant que «c’est également un impératif de compétitivité».
«Nous allons renforcer les crédits d’impôt afin d’avoir plus d’investissements dans les énergies propres, a expliqué le premier ministre. Deuxièmement, on va garder le prix industriel du carbone – il faut améliorer le fonctionnement de ces marchés. Il y aura une stratégie de compétitivité du carbone et une stratégie pour la nature en même temps.»
«On va faire beaucoup pour mettre l’emphase sur les résultats, c’est-à-dire la compétitivité de notre économie, de nos entreprises en ce qui concerne la réduction des gaz à effet de serre», a-t-il ajouté.
Pourtant, ces propos n’ont guère rassuré les groupes environnementaux qui ont fustigé le gouvernement pour avoir suspendu l’obligation d’utilisation des véhicules électriques.
«À quoi bon élire Mark Carney alors que nous avons la politique climatique de Pierre Poilievre?» a demandé Keith Stewart, stratège senior en énergie chez Greenpeace.
«Nous devrions nous aligner sur l’Europe, qui redouble d’efforts en matière d’énergies renouvelables et de véhicules électriques, plutôt que de céder aux attaques de Trump contre les populations et la planète.»
De l’avis de l’Institut climatique du Canada, l’annonce de vendredi «constitue une occasion manquée pour le gouvernement fédéral de réaffirmer les avantages clairs des bonnes politiques climatiques».
Le président de l’institut, Rick Smith, a écrit dans une déclaration que «bien que la nouvelle d’une stratégie à venir sur la compétitivité carbone soit encourageante, l’annonce d’aujourd’hui ajoute de l’incertitude pour les fabricants automobiles et les investisseurs et fragilise des politiques climatiques sensées et peu coûteuses dans un secteur clé.»
«Alors que partout au pays, d’un océan à l’autre, nous vivons toujours avec les conséquences dévastatrices de la deuxième pire saison de feux de forêt jamais enregistrée, nos gouvernements doivent en faire plus pour protéger la sécurité des citoyens et bâtir une économie plus compétitive, conçue pour la transition énergétique mondiale qui s’accélère.»
